Les inégalités sociales à travers les castes en Inde

Deux hommes sur une bicyclette à Srinagar dans la province du Jammu-et-Cachemire. L'Inde compte la plus grande minorité musulmane au monde.

 
 

Les intouchables et leur histoire

En Inde, le système de castes divise encore aujourd’hui la population de ce pays. À la base, le système de caste divisait la société et la hiérarchisait en tenant compte de critères de pureté découlant directement de l’hindouisme. Cette division des gens basée sur un système de croyances à des impacts sérieux sur la société indienne. Les castes créent des inégalités entre les groupes et le système se transmet par hérédité, engendrant une mobilité sociale verticale impossible. Interdit depuis la nouvelle constitution, la discrimination basée sur les castes continue d’avoir un impact sur la société, montrant un ancrage social profond. Beaucoup des faits sociaux de l’Inde actuelle nous informent sur le cheminement socio-politique du pays. La caste des intouchables est pertinente à étudier pour démontrer qu'il y a tout de même une progression des inégalités sociales dans le pays. 

L'Inde est un pays dont l'histoire est remplie d'actions. Ses frontières actuelles ne datent que de 1947, entourant une population débordante d'origines et de culture[1]. Les invasions, la colonisation et l'indépendance récente de l'Inde ont forgé le caractère du pays dans un solide cadre religieux. La création du Pakistan, parallèlement à celle de l'Inde, a eu comme rôle complémentaire de séparer les musulmans des hindous. Actuellement de majorité hindoue, l'Inde est le plus grand pays avec une minorité musulmane. Les tensions historiques entre les deux religions ont tenté d'être réglées avec la constitution de 1950 voulant une meilleure cohabitation des communautés. Par contre, la constitution n'est pas toujours respectée.

Bien qu'il soit vrai que les nombreuses communautés vivent ensemble de façon majoritairement paisible, la paix sociale souhaitée et instaurée par Gandhi avant l'indépendance n'est pas représentative de la paix sociale entre les différents groupes du pays. La violence envers les dominés est intense. Que ça soit envers les femmes, les pauvres ou les plus jeunes, la violence frappe surtout dans les régions plus paysannes qui sont à l'écart des législations de grandes villes. Là où les idées progressistes ont de la difficulté à se rendre, la tradition impose des valeurs moins «évoluées» où l'ordre social est gardé par les plus dominants, typiquement l'homme d'âge mature d'une caste supérieur. L'idée de l'emplacement géographique est ainsi importante. Elle est reliée à la nécessité de survie, influençant les modes de vie et le modèle d'organisation. La structure des rapports entre les groupes et individu sont influencé par le mode de vie relié à l'emplacement soit urbain ou rural. Cela a un grand effet sur la culture des gens du pays. L'évolution de chaque communauté est indépendante du voisin. Là où la constitution est peu respectée, le cheminement des idées et cultures du pays n'est pas global. L'hétérogénéisation de l'Inde, qui entre autres est ce qui engendre sa culture si vaste et si forte, rend la tâche difficile de créer l'indien type, qui en fait n'existe tout simplement pas, tout comme la langue qui est différente en fonction de la région.

[1] Garaude, Pauline,  2011, Inde : Histoire, société, culture, Paris, La découverte, p.23

Religions les plus pratiquées en Inde

 

Religion et nationalisme

C'est après la mort de Gandhi, en 1998, que le parti nationaliste hindou Bharatiya Janata Party a pu se rendre au pouvoir[1]. Pour y arriver, il n'a suffi que de jouer sur le côté nationaliste et religieux des hindous, divisant sur des bases ethniques. Évidemment étroitement relié à son histoire, les hindous ont voté pour un parti qui suit des idées de contrôle de pouvoir, mais avant tout, ils se sont unis de leur trait commun avec la religion. Le parti nationaliste joue aujourd'hui sur la peur des musulmans pour garder du pouvoir. Une technique divisant le pays et nourrissant le sentiment de différence. Les racines de ce nationalisme sont par contre profondes. Avec un passé tumultueux, le nationalisme a commencé à prendre ampleur en 1920[2]. Un peu comme une façon de se protéger de l'extérieur, le nationalisme a été un moyen d'apparence sécuritaire pour garder ses valeurs par rapport aux menaces externes. Ici un côté naturellement conservateur de la société des hindous est mis en évidence. C'est vers les années 1980 et 1990 avec la libéralisation de l'économie que le parti a pu avoir une hausse en popularité. Ainsi, à la fois une réaction interne et externe, les adeptes de la religion la plus populaire de l'Inde se sont légèrement recroquevillés face à la modernité d'un monde évoluant.

Un caractère de préservation de valeurs est sans doute important aux yeux d'une population en plein changement. En effet, comme le dise clairement les auteurs Sudhir et Katharina Kakar, « le nationaliste hindou tente de redéfinir les croyances religieuses en attribuant une importance primordiale à deux éléments: ramabhakti et deshbhakti, la dévotion au dieu Rama et la dévotion à la nation»[1]. Les auteures continuent en expliquant la signification concrète de ces volontés, soit de mettre l'accent sur la loyauté envers la «mère Inde» ainsi qu'en cherchant à «souder une société hindoue divisée en castes, sectes et traditions locales, afin de la préparer aux défis de la mondialisation»[2]. Bref, un nationalisme se servant de la religion pour conserver un ordre social préétablit par des dogmes de la religion majoritaire du pays en utilisant comme prétexte la crainte d'une perte d'identité culturelle du peuple hindou. Notons du moins l'existence de «l'hindou flexible» qui vient dans la zone urbaine et qui est née et socialisée dans une société moderne. Celui-ci faisant partie d'une classe moyenne en croissance est l'hindou qu'on peut relier à la mondialisation...[3].

Un mendiant dans la ville de Jaipur dans la province du Rajasthan. 

Hindouisme

Précisons sur la religion majoritaire de l'Inde qui sera utile pour étudier le système de castes. Un point important à noter est que «la religion hindoue se vit plus qu'elle ne se pratique»[1]. Le quotidien de l'hindou est une façon de vivre qui se constitue de plusieurs valeurs et rituels. Un des rites quotidiens les plus respectés est la prière. Selon la popularité du dieu prié, il est possible d'en ressortir des valeurs de société. Les trois Dieux les plus priés sont généralement Kali, Lakshmi et Ganesh. En ordre, ces dieux signifient le dieu qui règle les problèmes de fertilités, le dieu de la réussite dans les affaires et le dieu qui promet la prospérité[2]. Ainsi, la famille, la réussite personnelle (au travail) et l'argent.           

Il y a deux éléments intéressants à noter sur l'hindouisme en lien avec l'aspect nationaliste précédemment discuté. Ce qui se heurte aux idées du parti politique nationaliste dans la religion hindoue est deux thèmes incontournables: la tolérance et l'universalité[3]. La tolérance implore le dialogue aux autres visions du monde en acceptant «des transformations sans renoncer à un noyau dur immuable, essentiel»[4]. Sous certaines formes, c'est accepter le nouveau. Puis, l'universalité est de croire que «sa foie se trouve aussi au coeur de toutes les autres religions»[5]. Il est judicieux de comprendre ces deux thèmes, car ils sont rattachés au curieux phénomène de changement de religion que certains hindous de caste Dalit choisissent de faire (vers l'Islam). Par contre, le nationalisme a tendance à faire oublier ces idées.

La famille

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La famille est l'agent de socialisation primaire d'un individu et sa compréhension aide à comprendre son intériorisation de rôle en lien avec son rapport à l'autorité. La famille indienne est généralement constituée de plusieurs individus et tous vivent sous le même toit. On y compte tous les membres incluant les frères, cousins, les oncles, les grands-parents, etc[1]. Selon les études, la famille dite «étendue» est plus populaire en milieu urbain que rurale[2]. C'est donc plus une question de survie surtout pour les basses castes. Le loyer est plus chère en ville, tout comme le coût de la vie, et il devient monétairement nécessaire d'habiter en grand nombre dans un loyer. Les frères apportent, normalement, leur épouse habiter avec eux, tandis que les soeurs quittent habiter avec leur époux. De plus, les habitants du domicile vont souvent partager des habitudes économiques et sociales similaires, sans oublier que les épouses sont obligatoirement de la même caste que leur époux, donc tous sont de la même caste[3]. Il est évident qu'un fort lien regroupe les individus. Il y a la une solidarité sociale imminente.

            Par contre, l'ordre social d'une société donnée est toujours fortement lié à la famille. En effet, le maintien et la reproduction de l'ordre social passent avant tout par l'agent de socialisation primaire qu'est la famille. Avec un lien social fort, la famille transmet toutes normes et tout rôle aux enfants. C'est une institution dont les membres doivent s'adhérer et cela reste ancré dans l'individu: «Les idéaux de solidarité fraternelle et de dévotion filiale assimilés par la famille étendue sont si puissants qu'un effort constant est accompli pour en préserver la solidarité caractéristique...»[4]. Les Indiens ayant quitté leur foyer pour le travail dans une grande ville font ainsi les plus grands efforts pour revenir visiter sa famille le plus souvent possible. De plus, sans aucune aide gouvernementale comme des assurances, c'est sur la famille que compte l'indien lorsqu'il a besoin d'aide.

            Puis, arrive un trait propre à l'indien. La hiérarchie dans la famille est intériorisée dans le jeune indien comme une chose à adopter dans ses actions et réactions. L'indien y adhère même depuis l'acquisition du langage. En effet, dès son plus jeune âge, les premiers mots du nourrisson, ayant la voyelle a, sont les noms symboliques donnés aux membres de sa famille. Par exemple, ma serait la mère et mama le frère de la mère[5]. Ces noms attribués sont reliés à un rôle et importance de chaque membre. Dès le jeune âge s'instaure donc un rapport à l'autorité des plus vieux de la famille: «La capacité hautement développée de l'indien à se porter au-devant des souhaits d'un supérieur - voire à les anticiper - en y adaptant son comportement est-elle le fruit d'une flexibilité extrême ou d'un défaut d'affirmation de soi?»[6]. L'auteur ne répond pas à ce questionnement, puisque comme Louis Dumont le prétend, on ne peut pas juger d'un système ayant une idéologie si différente de la nôtre, puisque le système indien n’est basé sur aucune théorie égalitaire à laquelle on pourrait se relier[7]. En général, il est appris pendant l'enfance d'un Indien, l'importance de veiller et de se résigner aux demandes des gens qui sont proches à celui-ci. C'est sans doute un point important pour ce qui en est de contester la caste qui lui est assigné, car celui-ci a appris à intérioriser un rôlede soumission dès son jeune âge.

La caste

Ainsi, le jeune indien ne veut pas renverser l'autorité pour avoir le contrôle de son avenir contrairement au jeune occidental qui crée un certain conflit de générations. Ce sont ici des valeurs complètement différentes: «En Inde, ce n'est pas la rupture, mais l'extension des valeurs traditionnelles qui s'affirme comme moyen pour le jeune de réaliser ses rêves.»[8] L'indien a donc une mentalité imprégnée d'un certain conservatisme transmis par la famille. Il chérit sa famille en préservant l'ordre hiérarchique de pouvoir dans celle-ci en la respectant de tout cœur.

Ainsi arrivons-nous au cœur d'un des sujets sociaux les plus étudiés de l'Inde: le système des castes découlant de l'hindouisme. Comme vue précédemment, la religion la plus populaire de l'Inde est l'hindouisme. Cette religion est conduite par des normes contrôlant certaines habitudes des gens les pratiquant. La caste est une institution voulant hiérarchiser les hindous en fonction de leur pureté. Malgré que cette division de l'ordre social soit rendue illégale dans la constitution indienne de 1950, elle est ancrée dans la culture indienne. Ses impacts négatifs sont aujourd'hui toujours sentis.

            Les lois de Manou sont des écrits antiques qui codifient la société en la hiérarchisant. Ces lois ont créé quatre groupes sociaux qui sont des castes. La population est divisée dans ces castes et seuls les dalits n'y figurent pas, ce sont les hors-castes aussi appelés les intouchables. La division de la population est un aspect intéressant de l'Inde, à la fois si différente de nos valeurs égalitaires, elle est plutôt représentative de la division inégale de l'ordre social de n'importe quelle société. Le système de castes est très vieux et a traversé plusieurs changements à travers le temps. Malgré que ses origines soient peu documentées, son fondement en lien avec la pureté nous permet de comprendre un énorme paramètre dictant la vie de l'hindou, soit la pureté.

Un bidonville de Mumbai, vu du haut d'une coline faisant partie du campus universitaire de l'Institue indien de technologie de Bombay.

Pureté

En Inde, ce qui hiérarchise les castes est le degré de pureté. La caste la plus haute ayant une pureté très élevée et la caste la plus basse ayant un degré de pureté très faible, sans compter les Dalits (hors-caste) qui sont considérés comme impurs. En Inde, on nait avec une pureté spécifique à sa caste, transmis héréditairement. Il est aussi strictement obligé de se marier à quelqu'un de sa classe[1]. La mobilité sociale de ce fonctionnement est donc extrêmement rigide, ce qui étonne l'Occidental d'une inégalité frappante. Le travail d'un individu est aussi marqué par sa caste, donc le choix d'un type de travail est imposé par la caste. Il y a donc une mobilité sociale horizontale minime, surtout si l'individu est d'une caste de faible pureté. Souvent, l'individu occupait le travail de son père, ce qui a récemment évolué surtout dans les grandes villes.

            Beaucoup d'habitudes quotidiennes de l'indien sont fondées sur la pureté. La pureté est partout et elle s'acquiert ou se perd. Le repas en famille, sociologiquement vu comme une institution, est vraiment différent en lien avec la pureté du système indien. Les normes entourant l'action de manger sont donc en fonctions du caractère spirituel et utilitaire. Il ne faut par exemple pas qu'une personne d'une caste plus basse que la sienne prépare son repas puisqu'il sera contaminé par son manque de pureté[2]. Cet ordre d'idée s'applique aussi à la majorité des normes de la société indienne. Pour saluer quelqu'un, les deux mains sur la poitrine permettent de ne pas entrer en contact direct qu'une poignée de main obligerait. La raison est que l'indien ne veut pas prendre le risque de toucher quelqu'un appartenant à une caste potentiellement plus basse que la sienne[3]. Un autre exemple illustrant l'idée de la pureté dans les habitudes quotidiennes est l'entrée dans les maisons ou dans les temples où «il convient de retirer ses chaussures qui souillent l'espace divin ou domestique, car on a marché dans la rue – impure, car toutes les castes s'y croisent»[4]. Donc comme la majorité des normes informelles, la motivation des actions de tous les jours est spirituelle plus que par souci de propreté.

 

            Comme le démontre bien Pauline Garaude dans son livre, la spiritualité est plus importante que l'hygiène malgré que pour l'hindou, la saleté est synonyme d'impureté. La division des tâches de la vie courante est donc fortement reliée à la pureté, donc à la propreté reliée au travail. Ces normes informelles qui guident la société sont donc aussi à la base du travail. Par la famille se transmettent les normes informelles et ainsi une certaine obligation à l'égard de la convention de castes. Par exemple, un chien mort ne sera ramasser que par un intouchable, étant impur et donc symboliquement d'équivalence hygiénique au cadavre de l'animal[5]. Bref, il est donc possible d'associer indirectement la qualité de vie d'un Indien en lien avec sa caste. La caste insinue un rôle et son rapport au monde l'entourant diffère donc, lui infligeant divers milieux de travail de salubrité variante, sans parler de rémunération.  La façon bourdieusienne de voir cette situation est de comprendre dans la caste, un cadre relié aux capitaux qui se reproduisent à travers les habitus de chaque caste. Le capital social serait dans ce cas limité au groupe social de sa caste, malgré le fait qu'aujourd'hui en Inde, il soit possible d'avoir des relations plus formelles entre certaines castes.

            Jamais une caste ne peut exister seule. Le rapport à l'autre définit la caste et le sentiment d'être unique est le premier pas vers le sentiment de supériorité[6]. Selon Robert Deliège, une importante dynamique de pouvoir a lieu : «la supériorité entraine toujours de l'infériorité et cela est vrai dans la caste également»[7]. Selon lui, l'hindou doit constamment revendiquer un statut social pour ne pas baisser dans l'échelle de la caste. Il doit faire prévaloir sa position et il se concentre à améliorer son statut a la place de contester le système dans laquelle il se trouve[8]. La caste constitue en partie l'identité de l'hindou. Les normes intériorisées de la caste vont définir en l'individu l'action juste «qui le font se sentir à l'aise quand il s'y conforme, coupable quand il les transgresse»[9]. L’indien aura des sanctions sociales s’il ne se résigne pas aux normes. De plus, en revenant sur la dynamique du statut hiérarchique, l'individu trouvera toujours une caste plus basse que lui. En se référant ici au jati, qui regroupe les gens en milliers de castes décentrées des quatre principales. Donc l'indien aura toujours une raison de se libérer de la discrimination des castes plus élevées en discriminant une caste sous lui. C'est semblable aux occidentaux qui se battent entre classes pour avoir plus en oubliant la classe dirigeante au sommet qui ne se soucie même plus de rendre légitime sa place. Bref, en discriminant pour prétendre ou garder un statut, l'indien ne remet pas en question le système dans lequel il vit.

L'intouchabilité

Le système indien de castes est un des systèmes sociaux les plus rigides du monde. Dans ce système, comme vu précédemment, se trouvent quatre castes principales qui hiérarchisent la population. Néanmoins, le groupe le plus pauvre inclue dans l'hindouismene fait pas partie d'aucune de ces castes, ce sont les hors-castes. Aussi appelé Dalit, ce groupe de gens englobe environ 200 millions d'Indiens[1]. Vivant dans les conditions les plus atroces, les Dalits sont assignés  à une notion d'intouchabilité que la population relie à leur niveau de pureté. Intouchables, ces gens ont la caractéristique d'être polluants et sales pour les castes supérieures, d’où leur nom. Habitant dans des conditions inhumaines, ce groupe formant près de 20% de la population a vu son sort s'améliorer grâce à la constitution de 1950 qui rend criminelle la pratique de l'intouchabilité. Malgré tout, les gens la pratiquent encore.

À Varanasi, la ville sacrée de l'Inde, une famille se prépart pour une petite fête de quartier.

La culture de l'intouchabilité

            Même si une prise de conscience collective s'est récemment produite à l'égard des intouchables, la pratique est ancrée dans la culture. Gandhi est devenu à la tête d'un mouvement anti-discriminationnel pour une l'élimination de la pratique de l'intouchabilité, mais le fondement de l'intouchabilité est la base du système de caste indien. En effet, pour que le pur existe, l'impure doit aussi exister. Pour bien comprendre le maintien de l'intouchabilité à travers le temps, nous devons donc revenir à la notion de pure et d'impure à travers la salubrité.

            Autrefois obligés d'habiter ensemble, les Dalits se regroupaient géographiquement dans des quartiers leur étant assignés. Plusieurs pratiques typiques leur étaient interdites, comme tirer de l'eau du puits[2]. Leur sort était des plus abominables et des tonnes de récits de vie confirment les atrocités produites envers ce groupe toujours exclu[3]. Le problème ère aux racines de la culture de dénigrement de la caste. Dans leur livre Les Indiens portrait d'un peuple, Sudhir et Katharina Kakar invoque l'étude d'Alan Dundes qui postule que l'intouchable est, dans la tête de l’hindou, directement associé aux excréments[4]. Selon lui, c'est la cause de la persistance de l'intouchabilité qui se transmet à travers «l'apprentissage de la défécation aux toilettes»[5]. Malgré que les auteurs soient d'accord que la saleté est au cœur de l'intouchabilité, ils ne sont pas convaincus sur la responsabilité de l'apprentissage de la défécation en lien avec la caste. Pourtant, il est vrai que la culture entourant les excréments est très différente en Inde. Le mot dans leur langage a un caractère symbolique tout à fait différent qu'en occident. Les expressions comme «Merde!» n'ont en effet aucune équivalence en hindi[6]. Toute l'idée du symbolisme entourant la défécation est donc importante à considérer puisqu'elle est imprégnée dans le quotidien de l'individu et sa perception mène à la projection ou à l'intériorisationd'une idée de propreté ou de saleté. En Inde, être pur serait d'être propre et être pollué serait d'être sale[7].

            L'enfant intérioriserait donc par sa socialisation primaire, les habitus de sa caste, semblable à l’habitus de classe de Bourdieu, dicteraient sa perception des castes inférieures, soit comme étant plus sale que lui. Ces habitus façonnent les goûts de l'individu en lien avec la salubrité ainsi que ses comportements à l'égard de ceux externes à son groupe.  Pour l'enfant de la caste la plus haute, les intouchables seraient donc très sales, peut-être même le symbole de la saleté totale. Il y a ici une représentation sociale de la caste des dalits à être vu comme très sale, à la base à cause de leur impureté religieuse, mais aussi à cause de leur travail, milieu de vie et habitudes. Selon Kakar, chaque enfant tente de rendre extérieur à eux leur «comportement de saleté»[8]. Ces enfants projetteraient à l'extérieur d'eux-mêmes ce mauvais côté de la saleté. Une projection qui s'étire sur des individus et groupes de personnes[9]. Bref, la représentation sociale de la saleté excrémentielle est en occident tabou, comme les pets qu’on s’efforce de cacher, tandis qu’en Inde elle est projetée sur l’autre…

            C’est donc un rapport à l’autre qui, même sans le système de caste, reste ancré dans la culture de l’Inde. L’impureté symbolisant l’insalubrité, les dalits sont pris dans un cercle vicieux où leur travail assigné en tant que pauvre (et sans caste) les oblige à avoir une occupation perçue comme sale, ce que ces individus intériorisent en plus de forger leur manière d’être, qui se reproduit à travers les diverses institutions tel que la famille et le langage. Le rôle de l’indien dans sa famille et l’intériorisation de son statut de dominé ne le pousse pas non plus à se révolter. Il tente continuellement de réaffirmer sa position dans l’échelle de la société en se concentrant plus de le démontrer aux castes inférieures. Cela renforce donc lareproduction du système de classement hiérarchique qu’est à la base la caste, même si celle-ci est illégale. Bref, qu’il y est, caste ou pas, le système indien se reproduit socialement de façon inégale au dépriment des dalits.

 

Croissance de la population indienne (en millions)

Mondialisation

Comme dit précédemment, le système de castes aujourd’hui a été aboli dans la législation du pays. Son abolition est dans la même lignée que la mondialisation et l’apparition en Inde de la classe moyenne. Ce nouveau virage est important à considérer puisque c’est un des facteurs qui modifiera la société indienne, puisque cela modifie aussi le monde du travail. En effet, dans les grandes villes, la hausse quantitative de la classe moyenne apporte une sorte de libération nouvelle aux Indiens. Avant, la caste assignait un travail à l’individu, mais maintenant les individus ont le choix de se développer dans le secteur qu’ils veulent, une expansion de la mobilité horizontale et verticale. Cela engendre de nouvelles espérances aux familles, qui peuvent techniquement se sortir d’un travail assigné, relié à un revenu faible. Le cas des Intouchables est le moins négligeable. Le résultat est une nouvelle vision de l’éducation comme institution qui «libère». Bien que l’éducation soit une institution de reproduction d’inégalité sociale, reste qu’elle propage le discours légal du pays où les castes sont anticonstitutionnelles. La mobilité verticale est donc potentiellement moins rigide.

Le nouveau cycle de consommation est aussi nouveau pour le pays. La classe moyenne s’éduque, travail et achètent de plus en plus. L’apparition de publicités est rendue la norme dans les grandes villes et sans aucun doute, les Indiens envient le mode de vie des occidentaux. Les Indiens, influencés par le marketing occidental, s’inculquent de nouvelles idées. L’identité par la consommation dynamise les individus qui s’imprègnent d’un mode de vie moins traditionnel. Selon une étude du McKinsey Global Institute, vers 2025, la classe moyenne en Inde sera constituée d’environ 583 millions individus ayant des revenus 11 fois plus grands que ce qu’ils possèdent actuellement[1]. Même si la notion de «classes moyennes» peut être vague, un constat sur l’évolution économique de l’Inde est évident. C’est catégoriquement un nouveau système qui est en train de prendre place, qui bouleverse les bases presque archaïques du système indien. La transmission de richesse en campagne n’est plus seulement héréditaire, tout comme son travail. La caste enracinée dans la culture indienne sera bouleversée par l’économie. Le potentiel imaginé par l’indien de la classe moyenne est tout de même limité par les mêmes facteurs qu’en occident, et les mêmes choses l’animent, comme le self-made-man,  qui fait croire en une mobilité sociale horizontale libre[2]. De plus, l’accès au nouveau marché mondial n’est pas nécessairement une si bonne nouvelle pour l’Inde : « […] la mondialisation génère des inégalités nouvelles entre les catégories sociales, qui n’ont pas le même accès à la mobilité internationale, à la connaissance des pays étrangers.»[3] L’Inde aurait ainsi une classe moyenne qui ne se délimiterait pas seulement à sa nation. Une classe moyenne qui, sous la logique de dynamique des classes, aurait un impact sur les plus pauvres du pays, soit les anciens intouchables. Cette interaction entre la classe moyenne et les plus pauvres seraient à étudier, puisque le nouveau système économique creuserait ou distancerait en effet les classes, et ce sans parler des plus riches. Est-ce que les dalits auront un meilleur avenir à travers une Inde en plein essor économique lié à la mondialisation? Est-ce que cette ouverture sur le monde aidera le pays à dissoudre complètement le système de caste de sa société? Si oui, est-ce que la même institution de reproduction d’inégalités sociales cadrera la société indienne dans un moule inégalitaire, comme les castes l’avaient fait il y a plus d’un siècle?