Conflits post-appartheid

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Alors que l’Afrique du Sud est aujourd’hui l’un des pays pionniers de l’Afrique, son passé n’a pas toujours été aussi propre. Dignes d’un pays colonisé, les conflits raciaux ont su perdurer à travers les institutions politiques où les Européens blancs dominaient une majorité noire sur leur territoire autochtone. Avec le régime de l’Apartheid, la ségrégation s’est empirée à un point tel que des affrontements violents ont éclaté. Des mouvements sociaux se sont allumés et entrecroisés dans une ère où les droits civiques étaient aussi en train d’éclore. Néanmoins, la situation du peuple noir de l’Afrique du Sud était bien différente de ce qui se passait à l’autre bout de l’océan.

Histoire

L’Afrique du Sud est un pays mouvementé de conflits ethniques qui perdurent depuis des siècles. Son positionnement géographique serait en effet la source initiale de l’arrivée flagrante d’Européens voyant la pointe de l’Afrique comme point central entre l’Europe et l’Asie. Une location stratégique, raison d’une évolution historique conflictuelle commençant par l’arrivée des Hollandais en 1652 ayant pour but d’établir un comptoir de ravitaillement des navires de la Compagnie des Indes orientales[1]. C’est seulement six ans après que des esclaves asiatiques sont emmenés en Afrique du Sud où ils travailleront évidemment pour les Européens.

Vers 1770, les trekboers, fermiers nomades hollandais, commencent à se déplacer tranquillement vers le nord-est et décident d’occuper les territoires abandonnés temporairement par les peuples autochtones ndebele et sotho suite à une fuite migratoire engendrée par les massacres commis par les Zoulous[2]. Un conflit interethnique profitant aux Hollandais et du même coup expliquant leur présence démographique et leur répartition géographique actuelle. C’est en 1795 que les Anglais arrivent pour la première fois en Afrique du Sud et c’est en 1814 que les Hollandais leur cèdent le Cap suite à la Convention de Londres. À travers un siècle de guerre interne, de conflit de ressources et reconnaissance politique, les Boers (terme désignant les Hollandais) sont reconnus par les Anglais tandis que l’Empire zoulou est exterminé par ceux-ci[3]. Une tension entre les différents groupes perdure.

Alors qu’en 1912 le Congrès national indigène d’Afrique du Sud (SANNC) est formé, le Native Land Act est adopté l’année suivante. Cette loi, limitant la propriété terrienne des Noirs ainsi que leur circulation, sera la première législation ségrégationniste formelle[4]. À la fin de la Première Guerre mondiale, Daniel François Malan décide de fonder une association ayant pour but de promouvoir les Afrikaners (l’évolution des colons hollandais parlant maintenant afrikaans). Cette association nationaliste appelée Broederbond concorde avec la naissance de Nelson Mandela durant la même année. En 1923, le Congrès national indigène d’Afrique du Sud se transforme en le Congrès national africain (ANC). L’ANC sera une des principales organisations dans la lutte antiapartheid qui suivra.

C’est à partir de 1927 que la situation pour les Noirs commence réellement à s’empirer. En effet, à travers l’adoption d’une suite consécutive de lois opprimant la population noire, c’est en 1948 que Daniel François Malan élabore le terme « apartheid » suite à sa mise au pouvoir comme premier ministre. À travers un nationalisme ethnique réactionnaire à un sentiment de peur de se faire engouffrer par les Noirs, l’afrikans de 74 ans a développé le concept ségrégationniste signifiant « séparation » et voulant exclure les populations noires de la société sud-africaine[5]. Chose qui, en faites, était déjà en processus avec la loi indigène de 1927. Une loi attribuant et séparant des Blancs vingt-six zones urbaines et soixante-quatre quartiers comme lieu de résidence noire. Ou encore, la loi de 1936 interdisant le droit de vote des Noirs au Cap[6]. Bref, une multitude de lois mises en place, mais se multipliant et s’empirant sous l’apartheid.

La non-violence

Alors que les lois de l’apartheid se mettent en place, une résistance se dynamise au sein de l’ANC. L’interdiction du mariage mixte en 1949 et la loi du Group Area Act qui sépare des secteurs d’habitats en bantoustan l’année suivante motivent les mobilisations déjà présentes durant la même décennie. En effet, la ligue de la jeunesse de l’ANC fondé en 1944, opère déjà des actions non violentes inspirées par les récentes mobilisations indiennes d’Afrique du Sud et de l’Inde : « La campagne indienne faisait écho à la campagne de résistance passive de 1913 dans laquelle le Mahatma Gandhi, à la tête d’une foule d’Indiens, avait traversé la frontière entre le Natal et le Transvaal[7]. » Nelson Mandela lui-même affirmait l’inspiration de la non-violence de la ligue jeunesse de l’ANC qui, soit dit en passant, prit direction de l’ANC en 1949.

Ainsi en 1949, l’ANC adoptait un mode d’action non violent et Albert Luthuli le définissait ainsi : « Des démonstrations à l’échelle du pays tout entier, grèves et désobéissance civile allaient remplacer les mots. Nous résolûmes d’un commun accord de nous concentrer principalement sur la désobéissance en n’usant que de la non-violence.[8] » Un programme par la suite davantage concrétisé avec Nelson Mandela en 1952 à travers la campagne de défis contre les lois de l’apartheid dont il s’occupait de l’organisation, de la coordination, du recrutement et de la recherche de fond[9]. Dès le premier jour, le leader se fait arrêter. Par contre, la campagne fonctionne et à travers une multitude de tactiques de désobéissance civile, l’occupation des lieux réservés aux blancs est la tactique la plus privilégiée. Par le fait, 8500 militants prennent part de la campagne dans les cinq mois qui suivent[10]. Cependant, Mandela est de nouveau arrêté un mois plus tard et est accusé de communisme. Sa sanction de travaux forcés est repoussée et le leader devient l’année suivante, en 1953, le président de l’ANC dans la région du Transvaal. Il en conclut un bilan des premières actions comme positif. Une génération s’instruisait d’un savoir-faire militant et d’une première expérience socialisante : « Le stigmate qu’on associait à l’emprisonnement avait disparu. […] À partir de cette campagne de défi, aller en prison est devenu un honneur parmi les Africains.[11]» Néanmoins, les résultats concrets ne sont pas visibles et le gouvernement ne bouge pas. Il adopte une loi permettant de proclamer l’État d’urgence et il s’adapte au répertoire stratégique des manifestants. Les structures d’opportunité politique se resserrent.

La violence

À Sophiatown en 1953, Mandela fait un discours à l’occasion d’une mobilisation contre l’évacuation d’une population noire. Le prétexte de la délocalisation était de permettre aux Blancs de s’installer dans la ville. Sans espoir en la stratégie de la non-violence et sans consulter l’ANC, il fait un discours incitant à la violence : « Nous avions utilisé toutes les armes non violentes de notre arsenal – discours, délégations, menaces, arrêts de travail, grèves à domicile, emprisonnement volontaire -, tout cela en vain, car quoi que nous fassions, une main de fer s’abattait sur nous.[12] » Une panoplie de stratégie qui ne semblait pas fonctionner aux yeux du leader à cause des opportunités politiques invisibles d’un gouvernement répressif. Malgré ses regrets, Mandela accepte les critiques de l’ANC, mais continue d’envisager la violence à travers ses propos.

C’est en décembre de la même année que Nelson Mandela, et un peu plus tard, tous les hauts dirigeants de l’ANC, seront arrêtés. Mandela est accusé de haute trahison[13] pour avoir conspiré à vouloir utiliser la violence contre le gouvernement pour le renverser. Il est encore une fois accusé de communisme. 

De plus, le 6 avril 1959 marque la scission de l’ANC en deux. En effet, la création du congrès panafricain (PAC) divise l’organisation et le mouvement en deux. Néfaste de plusieurs aspects, cette scission engendre une concurrence pour les ressources. Également, les deux organisations se contredisent et les actions sont décentralisées. Le mouvement en souffre selon Mandela : « Les organisations responsables divisaient les masses à un moment critique, et ce fut difficile de l’oublier. Ils demandaient aux gens d’aller travailler quand nous appelions à la grève générale[14]… » Les militants étaient ainsi séparés et l’unité et le nombre du mouvement étaient atteints. La raison de la création du PAC était la volonté d’une exclusivité noire dans le mouvement[15]. La concurrence entre les deux organisations ne pouvait pas être bonne pour l’unité du mouvement.

Ce qui a surement le plus chamboulé le mouvement fut le massacre de Sharpeville le 21 mars 1960. À la base censée être une campagne d’environ trois mois organisée par l’ANC contre les passes, l’interférence du PAC aurait causé la prématurité d’une mobilisation désorganisée et elle aurait abouti à un massacre faisant la une autour du monde : 69 morts et 180 blessés[16]. En suit des mobilisations de l’ANC et la fructification du mouvement avec une réponse très positive de l’appel de Luthuli à la population de bruler leur pass : « Deux jours plus tard, le 28 mars, le pays répondit de façon magnifique, car plusieurs centaines de milliers d’Africains obéirent au chef Luthuli.[17] » Par contre, les répercussions seront rudes. La structure d’opportunité politique se referme énormément et le gouvernement applique de nouvelles mesures limitant la possibilité d’actions protestataires.

C’est ainsi que suite au massacre, le gouvernement, à l’égard de la situation de plus en plus tendue, arrête Nelson Mandela de nouveau et interdit l’ANC et le PAC. Mandela gagne néanmoins son procès pour haute trahison et décide de quitter le pays rapidement après avoir été remis en liberté. Juste avant, il fonde l’Umkhonto We Sizwe (MK), branche armée de l’ANC, mais indépendante puisqu’elle seule réclame la violence. À travers ses voyages clandestins, il apprit le maniement des armes, des engins explosifs, etc.[18] : il s’était transformé en soldat et se considérait ainsi. Par contre, à son retour précipité en Afrique du Sud, il se fit arrêter et condamner pour cinq ans de prison[19]. Une peine qui aboutira à la prison à perpétuité quelques années plus tard.

Malgré tout, le début du combat armé est lancé en fin 1962 à travers de premières offensives visant des infrastructures gouvernementales[20]. Chaque semaine, le MK perturbe de façon violente à travers des explosions ciblées ou du sabotage, mais jamais contre des humains. Une façon efficace de mettre pression sur le gouvernement étant donné le désavantage numérique et tout simplement, l’espace inexistant de négociation. On peut se questionner sur si le MK était à ce moment une branche d’un mouvement social ou simplement un groupe politique armé. Selon leur attachement à l’ANC, leur intention serait en effet de pousser les actions du mouvement à un niveau supérieur, malgré que ceux-ci étaient organisés comme groupement militaire…

La conscience noire

En 1969, l’organisation des étudiants d’Afrique du Sud (SASO) est fondée[21]. À la tête de l’organisation, Steve Biko. Celui-ci initie le Black Consciousness Movement, mouvement de libération des noirs où celui-ci croit en l’émancipation politique avant l’émancipation psychologique. En effet, selon Biko, le pouvoir symbolique des blancs ne peut-être résisté avant des changements politiques : « L’homme noir s’est par lui-même créé un certain état d’aliénation, se rejetant lui-même dans la mesure précisément où il lie l’idée de blanc à tout ce qui est bon[22]…» Des idées marxistes et même Bourdieusiennes (selon une perspective actuelle) si on en qualifie la disqualification de l’homme noir comme une forme de pouvoir symbolique des blancs, voir violence symbolique. Selon Mandela, le mouvement de la conscience noire était plus une philosophie qu’un mouvement en tant que tel puisqu’il n’avait « aucun programme d’action, aucune issue à leur protestation.[23]» De plus, en excluant les blancs de la démarche, il était similaire au PAC. Par contre, si on se fie à la philosophie que Biko prônait, on comprend que la démarche est intellectuelle et noire et que le blanc n’a rien à y faire. C’est un peu le même dilemme que le mouvement féministe avec la place de l’homme. Biko aurait aussi créé la Black People Convention (BPC).

Alors que Steve Biko continue à militer, il se fait enlever le droit de parler publiquement vers 1973. Malgré tout, celui-ci continue de porter des discours. Comme Nelson Mandela, Biko se fait emprisonner à mainte reprise. En 1976, il se fait détenir de façon secrète pendant cent un jours[24]. L’année suivante, le leader du mouvement de conscience noire se fait emprisonner et succombe aux tortures de la police[25]. Dans les médias, la police ment et essaie de manipuler l’opinion publique à croire que Biko était un homme violent. La même année, le Conseil de sécurité de l’ONU décide sanctionner l’Afrique du Sud en mettant un embargo sur les livraisons d’armes[26]. En 1978, le chef du PAC meurt d’une histoire semblable à celle de Steve Biko. C’était ce qui semble aujourd’hui être une stratégie similaire à l’humiliation ou aux menaces portées à Martin Luther King Jr lors des droits civiques, à la différence que les leaders charismatiques du mouvement antiapartheid étaient littéralement tués.

Le mouvement et la répression de l’État sur les communautés noires semblaient se répéter, puisqu’en effet, avec le massacre de Soweto, la situation s’agite de la même sorte que le massacre de Sharpeville. Les militants du MK ont de peine et de misère à faire évoluer le conflit militaire de façon plus drastique et de l’extérieur de l’Afrique du Sud, les pressions politiques sur la scène mondiale se multiplient. En effet, comme vu avec les sanctions mises par l’ONU, les condamnations internationales font de l’Afrique du Sud, l’objet d’un scandale inhumain.

Alors qu’en 1985 les tensions sont à leur sommet, l’état d’urgence est décrété pour que l’année suivante soit annoncé le retrait de l’Apartheid. C’est finalement en 1991 que l’Apartheid est officiellement aboli et que le climat politique se calme. La majorité des détenus politiques sont libérés, dont Nelson Mandela qui deviendra le premier président noir en 1994.

En bref

Le mouvement antiapartheid est aujourd’hui reconnu à travers le monde sous le spectre de ses leaders tel que Nelson Mandela. Malgré l’image de paix que peut nous invoquer le personnage, le conflit fut pour sa part extrêmement violent. C’est à travers de multiple organisation que le mouvement aurait pris forme avec, en autre, l’ANC. En optant pour une stratégie de non-violence semblable à Gandhi, les militants ne s’attendaient surement pas à se faire massacrer à travers deux événements maintenant imprimés dans la mémoire africaine. De plus, la violence du gouvernement à l’égard du peuple noir était constamment inhumaine et incroyablement répressive. De quoi faire questionner les spécialistes sur le contexte démographique de l’Afrique du Sud en lien avec l’analyse de « l’opinion publique » et de la « légitimité de la violence ». Ajoutant à l’adéquation le fait que la majorité du peuple est noire, cela pourrait sans doute aider à examiner davantage la raison derrière l’usage excessif de la violence. En élaborant d’avantage sur l’histoire du pays, il serait possible de connaître davantage les l’évolution et la dégradation des structures d’opportunité politiques.